Perrine Bellanger, diététicienne nutritionniste spécialiste des alimentations végétales

Cholédoc et la tentation végétale

Cholédoc et la tentation végétale

Il y a quelques semaines, j’ai reçu le dernier numéro de « Cholé-doc » dans ma boîte aux lettres, et j’aimerais partager avec vous quelques réflexions sur cette lecture.

La tentation végétale est-elle nutritionnellement acceptable? (rien que le titre, c’est déjà super, non?)

Tout d’abord, pour situer un peu : Cholé-doc est une publication gratuite, diffusée par le CERIN, centre de recherche et d’information nutritionnelles. Le nom a l’air tout à fait neutre, mais il s’agit en fait du département santé de l’interprofession des produits laitiers (source : cerin.org/notre-mission, tel que lu le 5 octobre 2017).

Cette publication, ainsi que d’autres du même type, sont des lectures très recommandées dans le cursus des futur·e·s diététicien·ne·s. En effet, les élèves sont invité·e·s à enrichir leurs cours par d’autres sources d’informations, et notamment des abonnements. Parmi les revues professionnelles, les Cahiers de nutrition et de diététique, et Information diététique sont les plus couramment encouragées.

Problème, ces revues professionnelles coûtent cher : 77€ pour quatre numéros des Cahiers, un peu moins pour Information diététique. Des sommes conséquentes dans un budget étudiant. On se tourne donc vers les documents gratuits, et c’est tout à fait compréhensible.

Seulement voilà. Ces publications gratuites mériteraient d’être commentées. Pour commencer, pourquoi sont-elles gratuites ? Qui les publie et dans quel but ?

La réponse est simple concernant Cholé-doc et ses petites sœurs, Nutridoc et Alimentation & petit budget : ces publications sont un outil de communication, émanant de l’interprofession des produits laitiers, et visant à mettre en avant les bienfaits de la consommation de produits laitiers. On ne peut donc pas les lire « naïvement » : il est à mon sens nécessaire d’en faire une lecture critique, en tenant compte de « qui parle » et « pourquoi ».

Malheureusement, l’exercice de l’esprit critique n’est que trop rarement au programme pour les futur·e·s diététicien·ne·s. Voir à ce sujet le très bon Formation des diététiciens et esprit critique.

Revenons maintenant à Cholé-doc, tel qu’il est arrivé dans ma boîte aux lettres un bon matin de septembre =) Cet opus, n°157, est signé par le Pr. Jean-Louis Schlienger, professeur honoraire de la faculté de médecine de Strasbourg.

Sur le seul plan de la forme, une relecture efficace aurait certainement mieux servi le propos de l’auteur. Les fautes d’orthographe, les phrases alambiquées et la disparition fortuite de l’α dans acide α-linolénique, sont d’ordre à distraire le lecteur exigeant. Mais passons là-dessus, et penchons-nous plutôt sur d’autres aspects du texte.

Dès les premiers paragraphes, la neutralité qu’on peut attendre d’une publication scientifique s’évapore. Normal après tout, puisqu’il ne s’agit pas d’une telle publication, mais bien d’un outil de communication.

On apprend donc que le végétalisme est:

  • « un choix idéologique » oui.
  • « porté par des inconditionnels » le terme paraît un peu fort. Et d’autres par la suite auront cette même connotation qui n’est pas sans rappeler une dimension religieuse voire sectaire.
  • « qui font la chasse » Je ne sais pas si c’est fait exprès, mais en tous cas, j’ai ri.
  • « à la moindre cruauté à l’égard des animaux ». Oui, c’est justement ça, le choix idéologique.

L’auteur évoque ensuite différentes raisons qu’on pourrait avoir d’adopter une alimentation « d’obédience » végétarienne. Ma préférence va à « l’irrépressible frisson de la contestation et de l’insoumission sociétale qui court parmi les rangs des plus jeunes qui rêvent d’une planète plus juste, plus équitable et plus durable ». A nouveau, j’ai ri.

Après avoir passé en revue les résultats d’un certain nombre d’études, pas forcément négatives ou positives pour les alimentations végétales, l’auteur nous offre deux superbes paragraphes sur les risques du végétarisme et du végétalisme.

L’auteur explore très justement un certain nombre de points de vigilance avérés de l’alimentation végétarienne (comme le fer, le zinc et les acides gras oméga-3), et propose d’avoir recours à la consommation de microalgues (ou d’œufs de poules nourries avec des aliments riches en oméga-3) pour éviter les déficits en acides gras oméga-3.

Malgré ces bons points, les sempiternelles mentions de la protéine végétale déficiente, et de l’indispensable complémentarité entre céréales et légumineuses ne nous sont pas épargnées…

 

Puis on passe au “régime végétalien”, et le ton se durcit : « incompatible avec l’équilibre nutritionnel », « entaché de carence »,  « risques inacceptables », « trouble du comportement alimentaire », « marginal et sectaire ». Ah voilà, c’est dit.

Si le recours aux microalgues et aux aliments enrichis (les œufs) est présenté comme tout à fait acceptable dans le cadre d’une alimentation végétarienne, le besoin de complémentation en B12 des végétaliens est, lui, décrit comme une aberration. Imaginez-vous, le risque de carence est tel que même « les sociétés d’obédience végétalienne recommandent vivement une complémentation en vitamine B12 ». Eh bien oui, monsieur le professeur. Il se trouve que les végétaliens connaissent les limites de leurs choix alimentaires, et que Dieu merci, une solution existe pour être végane et en bonne santé : la vitamine B12 !

C’est aussi grâce à la découverte de la vitamine B12 que le choix idéologique évoqué en introduction devient possible et viable à long terme. Mais je m’égare…

Pourquoi cette différence de traitement sur les « compléments » et les points de vigilance avérés de deux types d’alimentation tout à fait viables par ailleurs ? Peut-être parce qu’il serait bizarre que l’interprofession des produits laitiers fasse l’apologie d’un régime alimentaire qui les exclut…

Le choix des mots n’est pas anodin. En particulier pour les végéta*ismes: les choix alimentaires peu courants mettent facilement mal à l’aise les personnes qui n’ont pas eu la même progression sur le sujet. Malheureusement, ce type de texte pourrait servir de référence à des élèves qui (pour certains) peuvent manquer de la maturité et du discernement nécessaire pour faire la part des choses,  et c’est dommage. D’où l’importance d’un commentaire en classe de ce type d’article.

Sous couvert d’un discours scientifique, l’auteur véhicule des opinions, et non des faits: de nombreuses études ont montré les bénéfices d’une alimentation végétalienne bien menée*, ainsi que la nécessité de faire attention à certains nutriments. Il s’agit de faits avérés. Ne pas en tenir compte dans ce papier s’apparente à la pratique du cherrypicking, c’est-à-dire choisir les études et les passages qui vont dans le sens de l’hypothèse que l’on souhaite présenter.

Et ça, c’est pas très scientifique =)

Finissons cette lecture par une dernière citation de M. Schlienger.

« Rappelons aux prosélytes que la tolérance est une vertu capitale en matière d’alimentation ».

 

Voilà pour cette lecture. J’aurais bien ajouté quelques mots sur un ancien numéro de Cholé-doc, qui traite du végétalisme comme maltraitance nutritionnelle… Mais je garde ça pour un autre jour, car c’est collector.

 

*Voir à ce propos la position de l’association américaine des diététiciens, qui recense un certain nombre d’études tout à fait pertinentes sur le sujet.



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