Perrine Bellanger, diététicienne nutritionniste spécialiste des alimentations végétales

Journée mondiale de l’allaitement maternel

Le 29 mars est la journée mondiale de l’allaitement maternel.

Photo d'allaitement
Mon grand bébé de 11 mois qui tète, novembre 2017.

A-t-on réellement besoin d’une journée mondiale pour quelque chose d’aussi évident que l’allaitement maternel? Après tout, c’est un geste ancestral, inné comme l’instinct maternel, et puis au pire, il y a toujours le lait en poudre, et ça revient au même, non?

Si cette phrase vous semble correcte, alors oui, nous avons encore bien besoin d’une journée mondiale dédiée à l’allaitement maternel.

Dans les années 60 surviennent deux phénomènes qui auront une longue influence sur l’allaitement maternel: un marketing agressif pour le lait artificiel et un mouvement féministe qui rejette l’allaitement comme une “servitude épuisante”.

Les femmes qui, avant ou pendant une grossesse ou une adoption (cf lactation induite), s’interrogent sur l’allaitement, entendent des discours allant de l’extase totale à l’horreur absolue. Comment s’y retrouver, quand de surcroit, le lait artificiel est présenté comme “aussi bien”, “plus facile”, “moins fatigant” que l’allaitement maternel?

L’Organisation Mondiale de la Santé recommande l’allaitement maternel exclusif jusqu’à 6 mois, puis jusqu’à deux ans, voire plus, l’allaitement maternel complété par une alimentation diversifiée.

Le lait maternel est l’aliment parfait pour les bébés humains : il contient la juste proportion de chaque nutriment, mais aussi des anticorps qui protègent le bébé pendant ses premiers mois de vie, ainsi que bien d’autres choses encore. Il change au fil de la croissance de l’enfant, et au fil de chaque tétée et de chaque journée. Il est toujours prêt à l’emploi, sans risque sanitaire, et surtout il est gratuit.

Le lait artificiel, quant à lui, contient une proportion de chaque nutriment qui est censée être adaptée, et strictement réglementée : un regard sur les étiquettes montre pourtant que bien des préparations pour nourrissons contiennent plus de protéines que nécessaire ou recommandé. C’est un produit complètement artificiel qui subit de nombreux traitements, et n’a plus grand chose à voir avec son ingrédient de départ, le lait de vache (plus rarement de chèvre, de soja ou de riz). Il a un coût qui peut peser lourdement sur le budget des familles. Du fait des manipulations nécessaires pour réaliser les biberons, il présente des risques sanitaires non négligeables. Régulièrement, la publicité nous vante les mérites d’un lait dernier cri avec tel ingrédient nouveau qui le rend encore plus proche du lait de maman. A chaque innovation, le lait est “encore plus proche”: on peut supposer que le lait d’il y a 30 ou 40 ans n’était finalement pas si proche que ça…

Couvrez ce sein que je ne saurais voir

Beaucoup de femmes de ma génération n’ont pas ou peu été allaitées, et n’ont pas vu allaiter leurs mère, tantes, et autres femmes de leur entourage. Nous n’avons pas de modèle, pas de point de repère, pas d’apprentissage passif par l’observation d’une technique utilisée simplement par d’autres autour de nous. Nous ne savons plus faire, et moins on allaite, eh bien moins on allaite!

En France, nous sommes très loin des recommandations de l’OMS, nous sommes même parmi les plus “mauvais élèves” à l’échelle de la planète. Les pays scandinaves ont des taux d’initiation de l’allaitement maternel proche de 99%, contre 74% en France (étude Epifane, 2012-2013). Ces 74% regroupent les bébés allaités exclusivement et ceux qui reçoivent des compléments de préparations pour nourrisson du commerce. En France, à l’âge de trois mois, seuls 10% des bébés sont encore allaités exclusivement (39% reçoivent du lait maternel associé à des biberons de préparations pour nourrissons).

Malgré de belles initiatives, comme le label Hôpital Ami des Bébés, et l’interdiction de la publicité pour les préparations pour nourrissons, ce qu’on appelle souvent le “lait 1er âge”, difficile de réparer un siècle de destruction massive des savoirs féminins par les médecins et les fabricants de lait en poudre… L’allaitement peine à retrouver la place qu’il mérite.

La méconnaissance générale de l’allaitement maternel par les professionnels de santé et les conseils malavisés donnés aux nouvelles mamans empêchent encore trop souvent la mise en place réussie de l’allaitement maternel exclusif.

“Vous n’avez pas assez de lait! Votre lait n’est pas assez nourrissant! Vous ne pouvez pas savoir combien il prend! Il faut lui donner un complément au biberon! Elle veut encore téter alors qu’elle a pris le sein il y a seulement deux heures, ne cède pas, c’est un caprice! Donne-lui un biberon pour le caler le soir, comme ça, il fera ses nuits! Il fait chaud, il faut lui donner de l’eau sucrée!”

Tout cela, de trop nombreuses mamans l’ont entendu. De la part de pédiatres, d’ami·e·s,  d’inconnu·e·s, de pharmacien·ne·s, de membres de la famille, mères et belles-mères en premier lieu.

Certaines ont eu la force de continuer malgré le manque de soutien, ont passé outre les conseils reçus, et ont persévéré dans leur projet d’allaitement. D’autres se sont dit, “sans doute que le/la pédiatre a raison, après tout, i·elles doivent savoir mieux que moi, c’est pour la santé de mon bébé…” et se sont exécutées, et l’allaitement s’est encore moins bien passé, jusqu’à se terminer…

Comment faire quand la “figure d’autorité”, le médecin, la pédiatre, insinue qu’allaiter ne sert à rien? Anecdote personnelle: j’ai un jour consulté pour mon fils (toujours allaité à 13 mois à l’époque) un médecin qui a eu des propos très négatifs sur l’allaitement, il avait en décoration dans son bureau des boîtes de Guigoz vintage… Cela me rend triste pour les futures mères suivies par ce médecin, et pour leurs bébés…

publicité guigoz
Publicité de lait en poudre, vers 1920. (ou sinon, donnez-leur du nichon ¯\_(ツ)_/¯, ndlr)

 

On n’est jamais mieux servi que par soi-même

Bien s’informer, c’est le premier pas vers un allaitement “réussi”. Le premier interlocuteur devrait être la personne qui suit la grossesse: la sage-femme ou le maïeuticien, le médecin traitant, la gynécologue. Et si les réponses fournies ne sont pas satisfaisantes, n’oublions pas que plusieurs décennies de marketing agressif pour le lait artificiel et de taux d’initiation de l’allaitement maternel inférieurs à 50% laissent forcément des traces sur la façon dont le sujet est enseigné aux futurs professionnel·le·s de santé.

Si c’est possible, consulter un·e autre professionel·le peut être une solution.

Et s’il n’y a personne de bienveillant alentours, voilà quelques sources d’informations fiables au sujet de l’allaitement maternel.

La Leche League: la base, la valeur sûre! Il y a probablement une animatrice ou une réunion de soutien pas très loin de chez vous. Contactez-les! Le site est une mine d’information sur tout ce qui a trait à l’allaitement maternel et au maternage.

Les Lactariums: ils recueillent les dons de lait humain, destinés principalement à l’alimentation des bébés hospitalisés, le plus souvent des prématurés. La promotion et le soutien de l’allaitement maternel font partie de leurs missions.

Le CRAT: centre de référence sur les agents tératogènes. Le CRAT informe sur les risques liés aux médicaments, vaccins, etc, pendant la grossesse mais aussi pendant l’allaitement. Destiné plutôt aux professionnel·le·s de santé, ce site permet tout de même aux mères de vérifier si les médicaments prescrits sont compatibles ou non avec l’allaitement: dans une grande majorité de cas, l’allaitement peut être poursuivi sans risque, mais on demande encore trop souvent aux mères de sevrer leur enfant pour suivre un traitement X ou Y.

Beaucoup plus technique et chronophage, mais très intéressant, ce MOOC couvre de nombreux sujets en lien avec l’allaitement maternel.

 

S’entourer de soutiens bienveillants

Ça semble être une évidence. Dans les faits, une des principales raisons d’abandonner l’allaitement peut se résumer ainsi: “je n’ai pas eu le soutien dont j’aurais eu besoin pour continuer“.

Qu’il s’agisse d’un besoin de conseils techniques, ou du soutien inconditionnel d’un·e partenaire, les nouvelles mamans ont besoin d’être entourées de soutiens bienveillants.

Quand vous rendez visite à une maman et son bébé tout neuf, ne donnez pas de conseils sans y avoir été invité·e. Faîtes preuve d’empathie, recevez ses confidences sans les juger. Ne vous comportez pas comme un·e invité·e qui attend d’être servi·e: allez faire le café vous-même, et profitez-en pour apporter une tasse de tisane de fenouil à votre copine.

L’OMS a plein de belles affiches qui peuvent donner des idées pour soutenir les mères dans leur projet d’allaitement.

Le mot de la fin

Faîtes-vous confiance et faîtes valoir votre choix.

Je défends ardemment l’allaitement maternel. Même s’il est évidemment important que les femmes puissent choisir d’allaiter ou non, il est hypocrite de dire que “ça revient au même”. Le lait humain et le lait artificiel ne seront jamais équivalents, même si les laits artificiels s’améliorent, et heureusement. Nombre de femmes qui n’ont pas allaité ont simplement manqué des informations et du soutien qui leur aurait permis de tenter l’aventure. Nombre de femmes ont quant à elles pu choisir de nourrir leur enfant au biberon, avec du lait artificiel, en connaissance de cause, et c’est tant mieux.

Oui, je défends ardemment l’allaitement maternel. Pour autant, je défends avant tout la santé des femmes. Je soutiendrais toujours avec passion les mères qui choisissent d’allaiter exclusivement, d’allaiter longtemps, défiant toutes les statistiques françaises.

Mais je respecte aussi profondément celles qui décident d’arrêter après quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Allaiter est parfois “trop”. Trop dur, trop douloureux, tout simplement trop. La santé mentale et le bien-être des nouvelles mères devraient être la priorité absolue. Si malgré un soutien adéquat et des conseils pertinents, c’est “trop”, ça n’en vaut pas la peine. Car on peut tout à fait materner sans allaiter.

L’allaitement reste à mon sens le meilleur aliment pour un bébé, mais heureusement, l’ingrédient secret pour faire de belles personnes, c’est de les aimer fort, et ça, ça marche aussi bien dans le sein que dans le biberon!



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