Perrine Bellanger, diététicienne nutritionniste spécialiste des alimentations végétales

Véganisme et amalgames

Après plusieurs années de conversations qui commencent par : « dis-moi, toi qui est diététicienne… », j’ai accumulé une belle collection d’opinions, d’idées toutes faites, de fausses idées et de grosses conneries sur ce qu’est (ou devrait être) la nutrition, et en particulier la nutrition végétalienne.

Pour être tout à fait honnête avec vous, je commence aussi à ressentir une certaine lassitude. J’ai de plus en plus l’impression de me battre contre des moulins à vent. A chaque nouvelle conversation où j’entends « moi je prends pas de B12 car mes légumes sont bios et je laisse la terre dessus », je réalise que je n’ai pas bougé de la case départ. 

Les discours pseudoscientifiques et l’argument très séduisant de l’appel à la nature ont une force que mon discours rationnel n’a pas. « Mangez des fruits et des légumes, c’est bon pour la santé, et prenez de la B12, oui même les végétarien.ne.s ». Zéro potentiel séduction. C’est barbant, et pourtant c’est ça, la réalité de la nutrition.

Evidemment, cette lassitude ne sort pas de nulle part, et chaque petit élément dont je vais parler ne suffit pas à lui seul à me faire râler. Mais tout mis bout à bout, ça ronge ma patience. Pourquoi ?

Un immense amalgame de bullshit s’est construit petit à petit autour de l’idée de véganisme, à coup de vidéos, de blogs, de salons bien-être, et de formules qui font mouche. Ces idées associées au véganisme créent un flou autour de cette notion en la rendant plus complexe qu’elle n’est vraiment. Entouré de ces satellites inutiles, le véganisme devient quelque chose qu’il n’est pas : un ensemble de pratiques et d’idées fortement ancrées dans le dogme et/ou les pseudosciences. Ce nuage nauséabond dessert absolument le mouvement végane : ces associations, même supposées, renforcent l’idée que le véganisme est super compliqué / une mode / une secte / un mode de vie sans fondement scientifique dont les professionnel.le.s de santé devraient à tout prix empêcher la propagation dans la population.

Définition de base

Le véganisme, c’est un mode de vie qui vise à réduire l’exploitation et la cruauté envers les animaux, autant que possible et faisable. Jusque-là, tout va bien, c’est un objectif plutôt louable : causer aussi peu de souffrance que possible. Dans sa version alimentaire, ça passe par une alimentation végétalienne, donc constituée de végétaux. Ok ? Ok.

Gardons à l’esprit cette définition. Je vais aborder trois sujets qui sont souvent associés plus ou moins judicieusement au véganisme et à la communauté végane. En premier lieu, j’évoquerai les notions de cacophonie nutritionnelle et de bullshit nutritionnelle, qui nous compliquent la tâche déjà ardue de tri dans les infos qu’on reçoit sur l’alimentation, notamment végétale. Puis je parlerai des amalgames nutritionnels et idéologiques qui gravitent autour de l’alimentation végétale. Et pour finir, j’aborderai la question des médecines dites alternatives et leurs liens avec le véganisme.

Informations nutritionnelles et discours sans fondement

Cacophonie et bullshit nutritionnelles

Je lis beaucoup de blogs de nutrition, en particulier végétarienne et végétalienne. Qu’ils soient tenus par des professionnel.le.s de la nutrition ou des amateur.rice.s plus ou moins éclairés, on y trouve de tout. Des informations super pointues et soutenues par la science aux plus étonnantes fantaisies. Et ce, autant chez les pros que chez les autres. Ouep. Quand je vois des collègues diététicien.ne.s faire l’apologie de telle ou telle cure de « détox », je pleure un peu à l’intérieur, et ça entretient d’autant plus mon envie de remettre les points sur les i.

C’est là que je vous parle d’une notion qui me plaît beaucoup, et qui tombe à pic pour le billet d’aujourd’hui : la bullshit nutritionnelle. Le nutritionniste québécois Bernard Lavallée définit ce concept ainsi : « la bullshit est un propos sans valeur, à la limite du ridicule ou de la bêtise. Elle est sans intérêt. Accompagnée de l’adjectif « nutritionnelle », elle désigne une information en nutrition qui est mensongère, en partie vraie, mal interprétée, exagérée, sans fondement ou n’ayant simplement aucune répercussion dans la vie quotidienne de la personne qui la subit ».

Ces « informations » qui relèvent de la bullshit nutritionnelle, tout le monde les a entendues au moins une fois, bien trop souvent présentées comme un versant légitime du véganisme. Mais elles ne sont pas réservées au véganisme, évidemment. Tout le monde peut profiter de la bullshit nutritionnelle, il suffit pour cela de lire à peu près n’importe quel article de presse ou de blog relatant une information ayant trait à l’alimentation et/ou à la santé.

Imaginez un peu :

  • Lundi : « le sucre, ce tueur silencieux, virez tous les aliments sucrés de vos placards »
  • Mardi : « les scientifiques découvrent qu’en fait c’est le gras qui nous fait du tort, ressortez les bonbons »
  • Mercredi : « peut-être que c’est les deux, mangez nos produits light »,
  • Jeudi : « une équipe de chercheurs associe les aliments allégés à X maladies super graves, la solution sera paléo »

Comment s’y retrouver ? Qui croire ? Ce climat d’incertitude, où la profusion d’informations contradictoires est accablante, a été nommée « cacophonie nutritionnelle ».

Tiraillés entre les impératifs de la mode, les conseils des médecins et la pression de la publicité, les mangeurs ne savent plus à quel « sain » se vouer. 

Claude Fishler, “Ce que manger veut dire”

Une certaine culture de l’information, notamment nutritionnelle, s’avère nécessaire pour faire le tri dans tout ce désordre. Voilà quelques idées de questions à se poser face à une information qui pourrait être de la bullshit nutritionnelle.

  • qui parle et quelle est sa légitimité sur le sujet ?
  • quel est le consensus scientifique sur le sujet ? 
  • est-ce que l’information est cohérente avec les recommandations de santé et/ou de nutrition pour la population générale ?
  • est-ce qu’on essaye de vous vendre quelque chose ?
  • l’information est-elle présentée comme inédite / miraculeuse / révolutionnaire ? fait-on la promesse de résultats spectaculaires ?
  • est-on face à une forme de théorie du complot ?
  • est-ce que l’information diabolise un nutriment, un aliment ou une famille d’aliments ?
  • les arguments utilisés sont-ils solides et sourcés (discours qui évite l’anecdote comme preuve, l’appel à la tradition, l’appel à la nature, l’argument d’autorité, les attaques personnelles, etc) ?
  • peut-on engager un débat constructif avec l’auteur.e / le média ? Comment répondent-ils à la critique ?  

Appliqué à l’alimentation végétale, le concept de bullshit nutritionnelle prend plusieurs visages. Faites votre choix.

  • Carence en protéines
  • Pas besoin de se préoccuper des protéines
  • Protéines végétales incomplètes et complémentarité des céréales et des légumineuses.

Une réponse plus cohérente : il ne suffit pas de renoncer aux produits d’origine animale pour avoir une alimentation végétale équilibrée. Sans en faire toute une montagne de combinaisons compliquées, une consommation régulière et fréquente d’aliments riches en protéines, comme les céréales, légumineuses, noix, graines, simili-carnés, est bénéfique pour les végés de tout poil. Aucune des propositions ci-dessus n’est complètement juste ou fausse. Il est nécessaire de nuancer, de contextualiser, de préciser, etc.

Autre exemple :

  • Complémentation en B12 seulement quand on est végane depuis plusieurs années
  • Mangez des légumes avec la terre dessus
  • On fabrique la B12 dans les fosses nasales quand on respire l’air pur de la forêt (True story. Sad story?).

Une réponse plus cohérente : les apports alimentaires de vitamine B12 diminuent dès le moment où l’on réduit sa consommation de viande. Les flexitarien.ne.s, les végétarien.ne.s et évidemment les véganes ont tout intérêt à prendre un complément (oral!) de vitamine B12, sans quoi la carence est une issue inévitable. #prendstaB12 (Toutes les propositions ci-dessus sont fausses, mais trop souvent acceptées comme des vérités par la communauté végane).

Bref, vous voyez le tableau. C’est déjà compliqué de faire la part des choses dans toutes ces informations contradictoires quand on est omnivore alors que c’est la façon de faire qui est très largement majoritaire et connue des professionnel.le.s de santé. Quand on devient végé, la difficulté passe au niveau 100.

La charge de la preuve

Sans gluten, sans sucres, sans graisses, cuit ou cru, avec des jus, sans ceci, avec cela mais seulement si c’est comme ci ou comme ça… Je ne vais pas m’attarder sur chaque revendication nutritionnelle attachée au véganisme. 

D’une part car je n’ai pas envie de déplacer la charge de la preuve : c’est à la personne qui affirme de sourcer son argument. Le debunkage et le fact-checking, bien que nécessaires parfois, maintiennent l’impression fausse que la charge de la preuve est dans le camp de celui qui réfute. L’auteur.e du fact-checking doit donc argumenter son propos ET celui de l’adversaire. Autant dire que c’est long et chiant, pour un impact plutôt minime. Bref : si vous dites un truc de fou sur la nutrition (ou n’importe quel autre domaine en fait), c’est à vous de fournir les données sur lesquelles vous vous appuyez, ce n’est pas à la personne qui vous contredit de prouver pourquoi vous avez tort.

D’autre part, je trouve que c’est un bon exercice que de réfléchir soi-même à ces affirmations de bullshit nutritionnelle. Une chouette porte d’entrée dans la nutrition, l’esprit critique et la méthode scientifique. Si ça vous tracasse trop et que vous ne savez pas par quel bout commencer, envoyez-moi un ptit mail pour qu’on en discute.

Un exemple de questions pour trier ces recommandations. Viennent-elles de quelqu’un qui partage son histoire de guérison miraculeuse grâce à telle ou telle restriction alimentaire ? Si oui, réfléchissez à deux fois avant d’appliquer ses conseils (c’est peut-être bien, peut-être pas, mais scientifiquement c’est douteux…). Donne-t-on des directives difficilement compatibles avec votre quotidien, votre travail, votre vie de famille ? 

Armé.e.s de ces quelques pistes de réflexion, examinons maintenant quelques amalgames nutritionnels autour de l’alimentation végétale, et pourquoi ils sont problématiques.

Véganisme toutes options obligatoires

A tort ou à raison, il existe de nombreux amalgames nutritionnels et idéologiques autour du véganisme. Par exemple, être végane, ce serait forcément manger bio ou encore « healthy ». Être végane, ce serait nécessairement manger « sans sucre raffiné » voire « sans sucre ajouté », « pauvre en graisses », « sans aliments transformés », « sans additifs », « sans gluten » et j’en passe. Le véganisme devient une sorte de voie d’accès à une forme de « pureté » alimentaire voire spirituelle, avec la tendance grandissante du « clean eating », et de la « détox ».

Reprenons juste un instant la définition de base du véganisme : dans son aspect purement alimentaire, végane = végétalien. C’est à dire qu’on mange des aliments issus des plantes. Et c’est tout ! Si l’aliment est végétal, ça marche, pas besoin de savoir s’il est sain ou non, avec ou sans gluten, etc. On peut être végétalien en mangeant uniquement des frites et du cola (et de la B12). Bon, ce sera pas top niveau santé, hein. Mais ce sera végane. Okay ? Okay.

Ya du bon…

Je ne peux que saluer les bonnes intentions qui sous-tendent certains discours : la mouvance « healthy », qui m’énerve parce qu’elle divise les aliments en « bons » contre « mauvais » (ce n’est pas si simple), part d’un principe plutôt chouette : manger sain, beaucoup de fruits et de légumes, des aliments complets, tout ça tout ça. Ce sont des bonnes idées, mais leur promotion est ratée.

Et du moins bon.

Ces injonctions à encore plus de restriction dans une alimentation qui est déjà restrictive n’apporte rien à personne.

D’une part, car des personnes intéressées par l’alimentation végétale n’oseront pas sauter le pas par peur de se lancer dans quelque chose d’extrêmement contraignant et compliqué, peut-être dangereux pour leur santé, certainement très cher, et très limitant sur les possibilités de manger dehors ou chez des ami.e.s.

D’autre part, ces injonctions à supprimer certains aliments considérés comme « mauvais » sont la porte ouverte aux troubles du comportement alimentaire. Avant de vous transformer en machine hurlante, lisez la suite. Je ne dis pas que le végétalisme est un trouble du comportement alimentaire : c’est un amalgame qui est facilement fait par les professionnel.le.s de santé et c’est dommage. Par contre ce qui est vrai, c’est que la notion de restriction (catégories d’aliments et/ou quantités) est très présente chez les personnes qui souffrent de TCA. Ce qui est aussi vrai, c’est qu’un unique épisode de restriction (régime, jeûne,  « cure », etc) peut suffire, chez les personnes susceptibles, à développer un trouble du comportement alimentaire. A-t-on vraiment envie de cela? Non, évidemment! La frontière est floue, et pour une personne fragile, elle est vite franchie, ne l’oublions pas dans notre discours.

N’ignorons pas l’éléphant au milieu de l’assiette (végane)

Pour ceux qui déclarent que le végétalisme n’est pas restrictif, une petite mise au point s’impose. Le végétalisme est bel et bien restrictif. De fait, dès qu’on refuse de consommer certains aliments ou certaines catégories d’aliments, le nombre des aliments compatibles s’amoindrit, il y a diminution des options, donc restriction. Néanmoins, l’équilibre alimentaire est tout à fait possible. L’élimination des aliments d’origine animale entraîne surtout un déplacement des points de vigilance : on risque plus de manquer de vitamine B12 que de vitamine C, etc. Ce qui est aussi vrai en revanche, c’est qu’on compense souvent cette restriction par la découverte de nouvelles recettes et d’aliments qu’on n’aurait jamais osé goûter avant de devenir végé. Ça n’ôte rien au caractère restreint des options végétales existantes, comparées aux options omnivores, ne nous voilons pas la face : l’environnement alimentaire actuel n’est pas favorable aux végés.

Etiquette “végane” et surenchère idéologique

Très souvent, d’ardents défenseurs du véganisme y accolent d’autres éléments. Bio, zéro-déchet, local, entre autres. Je ne dis pas que c’est dénué de sens, attention : il y a bien évidemment des intersections très larges entre ces différentes façons d’envisager l’alimentation et sa production.

Par exemple, une personne fait le choix du véganisme pour réduire son impact direct ou indirect sur l’environnement. En parallèle, elle choisira probablement de consommer plutôt des aliments produits localement, avec peu ou pas d’emballages en plastique. Ça me paraît cohérent. Mais ces notions supplémentaires autour de l’étiquette « végane » ne conditionnent pas le véganisme en lui-même : une personne qui fait le choix du véganisme et consomme des produits certifiés « véganes » importés de l’autre bout du monde et emballés dans deux épaisseurs de plastique n’est pas « moins végane » que celle qui mange des produits locaux achetés en vrac. L’impact environnemental est certes différent, mais sur le fond, c’est-à-dire « ne pas manger des animaux », c’est ok dans les deux cas.

Donc on arrête de lancer des (délicieux) cailloux aux véganes qui mangent des simili-carnés du supermarché, ils sont quand même véganes, et leur contribution a de la valeur, même si vous n’aimez pas les supermarchés, les similis et les emballages plastique.

Discours pseudoscientifique, véganisme et santé

On touche maintenant à un point très sensible : les médecines alternatives et leur place au sein de la communauté végé au sens large. On parle en effet de quelque chose de proche de la croyance ou de la foi, car dans la plupart des cas, l’appui scientifique de ces méthodes est quasi inexistant. En tant que professionnel.le.s de santé, on est alors en plein numéro d’équilibriste : entendre la parole du patient à qui ça fait du « bien », tout en le mettant en garde sur les risques associés, sans tomber dans un discours du type « si tu crois à la méthode xyz, tu es bien niaiseux mon pauvre, car la science a démontré  que c’est du pipeau blablabla ».

La suite repose sur un constat personnel : la tendance des milieux favorables au véganisme à donner un grand crédit à l’industrie du naturel (lol j’adore cette formule) et aux pseudosciences, avec un risque de dérives sectaires.

Le magasin bio, pépinière de bullshit pseudomédical

Il y a quelques années de ça, j’ai fait un remplacement de trois mois dans un magasin bio, au rayon diététique. Là où il y a tous les compléments alimentaires, les poudres magiques, les crottes de licorne, bref, les trucs cools (nope). J’ai été très honnête pendant l’entretien, en disant que je ne connaissais pas du tout ces produits. Ainsi j’aurais sans doute plus de facilité, par exemple, à orienter les clients vers le rayon fruits et légumes que vers un complément alimentaire, car #dieteticiennepasmagicienne. Vu qu’ils m’ont embauchée quand même, je me suis dit qu’on était sur la même longueur d’onde.

J’ai donc passé trois mois d’immersion dans un monde complètement nouveau pour moi : la vente d’un part, et d’autre part la pensée magique. 

Parce que voyez-vous, quand vous portez une blouse blanche au rayon diététique d’un magasin bio, les clients vous demandent tout un tas de trucs complètement dingues. Limite ils sont étonnés qu’on ne vende pas encore la pilule qui fait maigrir instantanément, ou le cachet contre la gueule de bois (masses de pognon en perspective).

Compléments alimentaires et poudres magiques

Certains produits sont très probablement utiles, en complément d’une alimentation variée et équilibrée et d’un minimum d’activité physique. Par exemple, Madame Michu qui est constipée malgré une alimentation riche en fibres, de la marche à pieds et une bonne hydratation, pourra sans doute être soulagée par un peu de psyllium (toute cause médicale éliminée par un médecin au préalable). Par contre, on est bien d’accord que le psyllium ne servira à rien pour M. Michu, qui a peut-être mangé un truc vert en 82, et encore c’était sans doute un malabar.

Le problème réside plutôt sur les revendications de certains produits. Les allégations santé qui peuvent légalement figurer sur les emballages sont très encadrées, précises, et soumises à des autorisations. Mais malheureusement, ça n’est pas toujours bien appliqué. Exemple : 

Le texte de loi dit ceci : Pour assurer la véracité des allégations, il est nécessaire que la substance faisant l’objet de l’allégation soit présente dans le produit final en quantités suffisantes […] pour produire l’effet nutritionnel ou physiologique affirmé. Ladite substance devrait également être utilisable par l’organisme.

Autant dire qu’on n’y est pas tout à fait : la chlorelle n’est pas un complément fiable de vitamine B12. Pour ce qui est de la gamme de type homéopathique, les boîtes indiquent 3μg de chaque plante pour 2 dosettes. Mais quelle quantité de principe actif cela représente-t-il vraiment ? Si je conçois tout à fait qu’on puisse consommer une tisane de camomille, par exemple, préparée avec plusieurs grammes de morceaux de plante, j’ai par contre beaucoup de mal à comprendre les mécanismes qui sous-tendent l’action d’un produit contenant 0.5μg (donc encore une fois, quelle quantité finale de principe actif ?) de camomille dilués, agités puis pulvérisés sur des grains de saccharose.

Beaucoup de produits sur lesquels figurent une allégation de santé m’ont paru douteux, dans le sens “trop beau pour être vrai”, ou encore “complètement incohérent avec les connaissances scientifiques actuelles”. Si seulement la bullshit s’arrêtait là ! Mais non : j’ai constaté plusieurs autres tendances assez dérangeantes.

De l’art de faire confiance à n’importe qui/quoi, tant que c’est bio

Des clients viennent acheter (ou racheter) des produits qu’ils utilisent à la place d’un traitement médicamenteux prescrit par un médecin. Et ce, avec l’approbation enthousiaste d’une autorité en matière de santé (non), alias le vendeur du rayon diététique. Le plus souvent, cela concerne les douleurs articulaires, l’anxiété et la dépression, le manque de fer, le cholestérol et le diabète. C’est CHAUD.

Autre tendance : les clients qui viennent avec une « ordonnance » pour une liste longue comme le bras de compléments alimentaires, recommandés (pour ne pas dire prescrits) par un thérapeute « alternatif ». Je vous annonce même pas la facture, ça fait PEUR. Bien souvent, il n’y a pas eu de consultation avec un médecin, et/ou il n’y en aura pas. J’ai posé la question de manière subtile : « et à côté de ça, vous avez quoi comme médicaments de pharmacie ? Juste pour savoir, pour les interactions m’voyez ». Réponse courante : « Licornus 5CH, ça ira avec la détox ? »

Quel lien avec le véganisme ?

Les magasins bio sont l’archétype du lieu favorable au véganisme. Pendant longtemps, ils ont été les seuls à vendre des aliments transformés véganes (tofu, seitan, galettes de céréales, etc), et la grande variété d’aliments végétaux bruts que l’on découvre quand on renonce aux aliments d’origine animale. Malheureusement, ils sont aussi le lieu de toutes les extravagances pseudomédicales : de l’eau de mer en ampoule à 80€ le litre ? Check. Des billes de sucre pour les poussées dentaires à 2000€ le kilo ? Check. Des bandelettes pour tester le pH de son pipi ? Check. Des potions pour détoxifier le foie ? Check encore ! La plupart des produits du rayon diététique n’a pas fait la preuve (scientifique) de son efficacité ; et pire, tous n’ont pas prouvé leur innocuité…

Pourquoi est-ce problématique ?

Après tout, les gens sont libres de choisir, tant leur alimentation que leurs soins de santé, non ? Oui bien sûr, et heureusement. Ce qui me dérange, ce n’est pas l’existence de ces options qui fleurent bon la poudre de perlimpinpin. C’est qu’elles existent dans un cadre où l’appel du naturel est particulièrement fort. Là où on se donne bonne conscience en achetant de la bouffe surchère et pas toujours bonne, mais bio, alors tout est permis. Là où on a plus de chances de se voir conseiller des huiles essentielles ou de l’homéopathie qu’une visite chez le pédiatre. Par des personnes qui n’ont souvent aucune formation médicale ou paramédicale. Car embaucher une diététicienne pour vendre du chardon-marie, c’est juste un bon coup de com’ : ce n’est pas mon boulot et je ne sais même pas ce que c’est censé faire… Mais ça fait sérieux de pouvoir dire aux clients d’aller voir la diététicienne, m’voyez. Cela donne une caution scientifique que le rayon diététique ne mérite clairement pas. Et le discours rationnel qui devrait accompagner ces méthodes alternatives est malheureusement absent. Vous avez peu de chance d’entendre un jour dans un magasin bio : « utilisez ces produits si vous pensez que ça vous fait du bien, mais continuez quand même d’aller consulter un docteur en médecine générale, parlez-en avec lui et continuez de prendre votre traitement en parallèle ».

Dérives…

Ce qui m’amène à mon dernier constat, mais pas des moindres. Nombre de clients m’ont parlé de leur rencontre avec un thérapeute X ou Y, ou avec une discipline alternative X ou Y. Souvent avec la certitude d’avoir trouvé la clé, la méthode ou la personne qui va enfin les aider à changer leur vie. Mes collègues et d’autres employés de magasins bio dans lesquels je me rends en tant que cliente (parce que bon quand même, je les pourris mais en vrai je les aime bien… surtout pour le tofu), m’ont aussi parlé de thérapeutes ou de méthodes supposément révolutionnaires.

Autant vous le dire directement : je suis très douloureusement partagée entre le fou-rire et la détresse. Même avec toute la bienveillance et toute la bonne volonté du monde pour accorder à chacun le bénéfice du doute, je ne peux pas m’empêchant de passer directement en mode « OMG WTF ». Et dans mes jours un peu plus cyniques, je me dis que « si seulement j’avais pas de conscience ni d’éthique professionnelle… JE SERAIS TELLEMENT RICHE ! »

Histoire de voir si je dramatise toute seule, je me suis offert quelques heures de saines lectures avec le rapport 2016-2017 de la MIVILUDES, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

Sans surprise, il y a beaucoup d’éléments du discours militant végane qui pourraient se retrouver dans ce rapport. Ce n’est pas le cas, le véganisme n’étant pas explicitement associé à une dérive sectaire, mais les similitudes avec d’autres discours craignos sont évidentes. Je vous invite à parcourir au moins la première partie du rapport pour vous faire une idée… Et à bien réfléchir à la manière de présenter vos arguments en faveur du véganisme. Car la frontière entre militant et gourou est plus mince qu’on ne pense.

Pour conclure

Selon la définition de base, être végane devrait être assez simple, et ce pour la plupart des gens qui vivent dans des sociétés d’abondance alimentaire. Manger des aliments végétaux, éviter d’acheter des canapés et des chaussures en cuir, soutenir un refuge plutôt que visiter un zoo. C’est carrément faisable, non ?

Alors pourquoi le message est-il devenu si complexe ?

Manger (végane, ou pas d’ailleurs) trois fois par jour fait-il de chacun de nous un expert en nutrition à même de conseiller les autres sur la meilleure façon de s’alimenter ? (non)

Alors qu’on se plaint du manque d’informations fiables et accessibles sur l’alimentation végétale, comment peut-on continuer et contribuer à répandre tant de bullshit nutritionnelle ? 

Comment peut-on espérer être entendus et écoutés par les instances décisionnelles de la santé publique quand notre discours est à ce point entaché de pseudosciences ? 

Finissons sur quelques conseils de bon sens : devenez végane si c’est en accord avec vos valeurs, méfiez-vous des affirmations fantastiquement fantastiques et des conseils alimentaires dogmatiques. Prenez votre B12, allez voir votre médecin une fois de temps de temps, et n’hésitez pas à creuser un peu les idées qui piquent votre curiosité et/ou qui déclenchent votre détecteur interne de bullshit (on en a tous un, plus ou moins efficace, question d’entrainement ?).

Et surtout n’oubliez pas que je n’ai pas toutes les réponses. N’écoutez pas tout ce que je vous dis à propos de la nutrition sur la seule base de mon métier : je ne connais pas tout sur tout, moi aussi je peux me planter 😉 Mais en tant que scientifique, j’actualise et je rectifie mon catalogue de références au fur et à mesure des avancées de la recherche. Je n’ai pas la prétention d’avoir la solution aux problématiques que j’évoque dans ce billet. J’espère simplement que la communauté végé parviendra à rectifier sa posture générale, pour que la part des propos sourcés et rationnels éclipsent les vendeurs de miracles, et mette en avant toutes les belles possibilités de ce mode de vie qui sont soutenues par la science

Ressources complémentaires : 

  • Cet article de Bernard Lavallée sur le traitement médiatique de l’étude PURE (représentatif du traitement médiatique de la plupart des études scientifiques, dans le domaine de la nutrition ou non). 
  • Cet épisode de la Méthode Scientifique sur France Culture sur le succès des pseudosciences (l’url a l’air de pointer vers un autre épisode, et pourtant, non. Mystère ^^) 
  • Cet épisode d’Hygiène Mentale sur le bullshitomètre et une façon d’envisager le tri dans les informations qui nous parviennent.
  • Cet épisode du podcast Les Carencés, en réponse à cette vidéo, qui m’ont motivée à enfin finir d’écrire ce billet qui mijote depuis mille ans…


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